
Le 13 octobre, à Séoul, Brian Comiskey, vice-président chargé de l'innovation et des tendances à la Consumer Technology Association (CTA), a donné le ton du prochain CES. Selon lui, les entreprises ne seront plus évaluées sur l'ampleur de leurs déploiements d'IA, mais sur l'amélioration de leur chiffre d'affaires et de leur efficacité opérationnelle. Venant de l'organisateur d'un salon où l'IA occupe le premier plan depuis plusieurs éditions, le message mérite d'être pris au sérieux : la phase de la démonstration touche à sa fin, celle de la preuve commence.
Ce virage ne sort pas de nulle part. En août 2025, le rapport « The GenAI Divide » publié par le MIT estimait que 95 % des projets pilotes d'IA générative en entreprise ne produisaient pas de retour financier mesurable. Le rapport pointait moins la qualité des modèles que leur difficulté à s'insérer dans les flux de travail réels. Un an plus tard, Gartner en tire les conséquences dans ses prévisions pour 2027 et au-delà : d'ici 2029, 60 % des organisations qui déploient l'IA créeront une fonction dédiée à relier son coût total à la valeur produite, et d'ici 2028, 60 % des entreprises du Global 500 piloteront en temps réel le coût de chaque requête envoyée à un modèle.
L'IA physique, du spectacle à la dextérité
Le CES 2026 a été largement décrit comme celui de l'IA physique. Le podcast Equity de TechCrunch résumait l'édition en trois mots, « robots, robots, robots », en relevant au passage que l'étiquette IA s'appliquait aussi bien au robot Atlas de Boston Dynamics qu'à des machines à glaçons. Plus révélateur pour un public de décideurs, une session du Research Summit animée par McKinsey réunissait Boston Dynamics, Qualcomm, Google DeepMind et General Motors autour de la transformation des industries par l'IA physique. Le salon parlait déjà à l'usine autant qu'au salon familial.
Pour 2027, la CTA désigne un nouveau critère de compétition : la dextérité. Mouvements fins de la main, perception tactile, manipulation d'objets variés : c'est la capacité qui sépare un robot de démonstration d'un robot utile en usine, en entrepôt ou à domicile. La CTA cite Rainbow Robotics (Corée du Sud), AgiBot (Chine) et Agility Robotics (États-Unis) parmi les acteurs à suivre. Gartner, de son côté, prévoit que 80 % des travailleurs de première ligne des entreprises internationales travailleront aux côtés d'une IA physique d'ici 2030.
Les chiffres du marché invitent pourtant à la nuance. Selon la Fédération internationale de robotique (IFR), près de 200 000 robots de service professionnels ont été vendus en 2024, dont 102 900 robots de transport et de logistique. Le marché réel est donc celui de robots spécialisés, qui accomplissent une tâche bien définie, bien plus que celui des humanoïdes généralistes qui occupent les scènes. C'est précisément là que se joue la thèse que je défends sur le CES : derrière le produit spectaculaire, ce qui compte est la jonction entre logiciel et matériel, ici entre les modèles d'apprentissage et les actionneurs, les capteurs et la mécanique.
La bataille se déplace sous le capot
Le deuxième signal envoyé par la CTA concerne les puces. Selon Brian Comiskey, la course ne se limite plus aux processeurs graphiques : elle s'étend à la mémoire avancée, aux puces d'interconnexion, aux circuits spécialisés (ASIC), à la transmission des données et à l'efficacité énergétique. Les noms cités, SK hynix pour la mémoire, Marvell pour l'interconnexion, NXP pour l'embarqué, dessinent une carte de l'IA beaucoup plus industrielle que celle des grands modèles.
Les analystes de TrendForce en donnent la mesure. La mémoire à haute bande passante (HBM), empilée au plus près des processeurs d'IA, représentait environ 18 % des plaquettes DRAM des trois grands fabricants fin 2025 ; elle devrait en occuper 22 % fin 2026 et 30 % fin 2027. Le cabinet anticipe en outre une forte hausse des prix contractuels du HBM en 2027, sur fond de pénurie de DRAM classique. Pour les visiteurs du CES, la conséquence est concrète : le prix et la disponibilité des PC, smartphones et objets dotés d'IA dépendront de plus en plus de la mémoire, une ressource que se disputent les centres de données.
Gartner ajoute une dimension énergétique à cette lecture, en prévoyant que des entreprises deviendront d'ici 2030 des fournisseurs inattendus d'électricité pour les réseaux et les centres de données d'IA. Mémoire, interconnexion, énergie : le coût de l'IA se joue de plus en plus dans des couches que le grand public ne voit pas, et que le CES expose désormais dans ses halls.
Ce que le CES 2027 devra montrer
Les premières keynotes annoncées vont dans le même sens. Stellantis présentera ses plateformes logicielles, Waymo parlera de l'extension d'une flotte qui assure déjà, selon la CTA, plus d'un demi-million de trajets autonomes par semaine, et Lenovo défendra au Sphere une IA hybride répartie entre terminaux, serveurs et cloud. Trois discours qui portent moins sur la promesse que sur l'exploitation à grande échelle.
Pour le décideur qui arpentera le LVCC et le Venetian en janvier, trois questions permettront de trier le signal du bruit. Combien d'unités sont réellement en service, chez quels clients et depuis combien de temps ? Quel est le coût par usage, inférence, énergie et maintenance comprises ? Et comment la solution s'intègre-t-elle aux systèmes existants de l'entreprise, là où le MIT situait l'essentiel des échecs ? Une démonstration qui ne répond à aucune de ces trois questions reste une démonstration.
Si 2024 à 2026 ont été les années de l'adoption et de la mise en scène, 2027 pourrait être la première année du compte d'exploitation. Le risque, pour le salon, est de continuer à vendre du spectacle à un public qui attend désormais des preuves. L'opportunité, pour les exposants, est inverse : ceux qui viendront avec des déploiements chiffrés, plutôt qu'avec des prototypes, auront un avantage net auprès des décideurs. C'est, au fond, la confirmation de ce que le CES devient : moins une foire aux gadgets qu'un salon d'entreprises augmentées.
Ce que disent les analystes
Au CES 2027, les entreprises seront jugées sur la croissance de leur chiffre d'affaires et leur efficacité opérationnelle, plus sur l'ampleur de leurs déploiements d'IA. En robotique, la dextérité devient le principal facteur de compétition ; côté puces, la course s'étend à la mémoire, à l'interconnexion et à l'énergie.
Lire la source ↗Dans ses prévisions pour 2027 et au-delà, Gartner annonce que 80 % des travailleurs de première ligne travailleront avec une IA physique d'ici 2030 et que 60 % des organisations créeront d'ici 2029 une fonction reliant le coût de l'IA à la valeur produite.
Lire la source ↗95 % des pilotes d'IA générative en entreprise ne produisent pas de retour financier mesurable ; l'échec tient surtout à l'intégration dans les flux de travail, pas à la qualité des modèles.
Lire la source ↗La mémoire HBM passera d'environ 18 % des plaquettes DRAM des trois grands fabricants fin 2025 à 30 % fin 2027, avec une forte hausse des prix contractuels attendue en 2027.
Lire la source ↗Le CES 2026 a été dominé par l'IA physique et les robots, avec une étiquette IA appliquée aussi bien aux humanoïdes qu'à des appareils du quotidien.
Lire la source ↗Sources
- Seoul Economic Daily : CES 2027 to Shift Focus From AI Adoption to Profit (14 octobre 2026) ↗
- Digital Terminal : Gartner Unveils Top Strategic Technology Predictions for 2027 and Beyond (25 septembre 2026) ↗
- IT Supply Chain : Gartner forecasts 80% of frontline workers will work alongside physical AI by 2030 (16 septembre 2026) ↗
- Computing : MIT report, 95% of corporate generative AI pilots fail to deliver returns (20 août 2025) ↗
- TrendForce : HBM contract prices expected to surge multiples higher in 2027 (2 juin 2026) ↗
- IFR : World Robotics 2025, Service Robots (7 octobre 2025) ↗
- TechCrunch : CES 2026 was all about physical AI and robots (9 janvier 2026) ↗
- CES : Transforming Industries with Physical AI, session présentée par McKinsey (CES 2026) ↗
- CES : Lenovo Takes CES 2027 Keynote to New Heights with Immersive Experience at Sphere (7 octobre 2026) ↗
- Cultura Geek : keynotes Stellantis et Waymo au CES 2027 (3 octobre 2026) ↗
Analyse préparée avec des agents et relue par Matt.
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